Le surefficient mental et la complexité

De la complexité

L’enfance, c’est la province, la mer, le vélo, les espaces de liberté, les soirées discothèques, la bière à volonté, Indochine, les potes musiciens, un lycée catholique, la fac de droit.

Éric, c’est le gars le plus drôle que je connaisse. Il est curieux, hyperactif et bienveillant. Quand il vanne, c’est du Ping Ping: ça va très vite.

Quand nous étions jeunes, Éric se vantait de voir très loin. Il observait tout, décortiquait son monde environnant. Il captait une foule de petits détails, les stylos, la vue par la fenêtre, un bas de pantalon élimé, les dates des revues dans une salle d’attente. Ses yeux étaient des scanners. Il ne regardait pas, il scrutait. Il répétait qu’il voyait « les choses au ralenti ». Au collègue, la luminosité le dérangeait.

Son eidétisme lui permettait de recevoir avec une grande acuité sensorielle des objets perçus plus ou moins longtemps auparavant, sans croire à la réalité matérielle du phénomène. Nous, nous voyons des couleurs simples, lui voyait des centaines de demi-teintes, avec une multitude de nuances.

Cette faculté l’a fait passer pour une sorte d’originale. Dans une cour de récréation, lorsqu’un gamin vous dit: « tu as un pull jaune », les autres acquiescent sans chercher la petite bête. Éric passait son temps à chercher le bon mot, sans toujours le trouver, pour définir cette couleur. Comme si les mots n’étaient pas assez précis. Des questions qu’il n’hésitait pas à nous faire partager. Mais nous étions des gamins. « Mais pourquoi tu dis ça? ».

La couleur, c’est un truc très présent chez lui. Je me souviens d’un jeudi. Je détestais le jeudi, et encore aujourd’hui, je le trouve trop loin du vendredi soir. Éric me disait « jeudi, c’est un jour bleu ». Forcément, beaucoup se moquait. Puis il nous expliquait que si le jeudi était bleu, le mercredi était jaune, le mardi vert, le lundi noir et le vendredi orange.

Voyelles, Baudelaire

Quelle mouche avait donc piqué ce gamin pour qui les jours avaient des couleurs? Aujourd’hui encore, Éric me parle de jours et de leurs teintes. Il semblerait d’ailleurs que sa passion des couleurs l’ait amené à « voir » des formes d’auras autour des gens avec qui il parle. En fonction de la couleur, il se méfie plus ou moins. Il me dit que cela lui sert dans son boulot. Dont acte.

Toutes ces couleurs ont donné à Éric une forme de passion pour les mots. Je l’ai vu chercher la définition d’un terme, frissonner en en entendant certains. Le mot « légende » est pour lui un mot marron chocolat, l’un des plus beaux de la langue française. Les mots, c’est comme s’il les voyait en reliefs. Les mots se rattachent à des actions ou des personnes. Éric se souvenait d’une foultitude de détails insignifiants pour la majorité grâce aux mots.

Le cerveau d’Éric a besoin de complexité. Quand elle n’est pas sollicitée sur un sujet donné avec la nécessité de faire un effort de concentration, cette pensée fonctionne en mode automatique. Elle navigue seule dans ses arborescences, saute du coq à l’âne et flotte dans des rêvasseries sans fin. Éric est rêveur, distrait et désorganisé. Mais cette pensée en arborescence est particulièrement efficace en recherche de solutions. Là où la pensée séquentielle, traditionnelle, enchaine une idée après l’autre de façon linéaire, la pensée d’Éric explore simultanément et parallèlement de nombreuses pistes de réflexion. Cela se fait naturellement et inconsciemment. Le travail est extrêmement rapide au point que la solution semble s’imposer d’elle-même. Cela explique ses prises de décisions rapides.

« Sa pensée est systémique : les données sont analysées dans leur contexte. Elle est holographique: la partie est dans le tout et le tout est dans la partie. Elle fonctionne en boucle rétroactive et non pas en causalité linéaire. Elle tient compte de la subjectivité ambiante et de l’incomplétude : une pensée complexe n’est jamais parfaite, ni même achevée, mais au contraire en constante évolution« .

En gros, l’effet d’une action ou d’une pensée peut agir sur sa cause.

« Cette pensée à un fonctionnement proche du GPS: seul le but est fixe, les moyens restent en permanence flexibles et sont sans cesse réévaluées et ajustés ».

Sauf que l’analogie n’est pas exacte. Car le but lui même est flexible. Seules les valeurs humaines sont immuables.

La pensée complexe n’est pas hiérarchisée parce que aucun élément ne contrôle le système. De facto, on comprend mieux pourquoi Eric a du mal à intégrer la notion de hiérarchie.

En revanche, ce mode de pensée en arborescence provoque des états d’euphories et des coups de déprime aussi brutaux qu’inattendus.

J’ai vu mon ami passer du rire aux larmes de façon si rapide que j’en ai été désarçonné de nombreuses fois. Éric, comme la majorité des surefficients mentaux, se sent différent et incompris depuis l’enfance. Il souffre d’un vide identitaire. Comment se faire une idée précise et positive de qui on est et de ce que l’on vaut quand l’entourage n’y comprend rien? À longueur de journée, les enfants surdoués se heurtent aux limites des autres.

Depuis l’adolescence, Éric me répète qu’il n’est pas très intelligent. Ses notes ne sont pas terribles. Il procrastine plus qu’il n’étudie. Il souffre d’un déficit d’attention mais en réalité « il s’ennuie ». « Franchement, ces cours sont insoutenables ». C’était sa réplique, courante, sûrement parce que la simulation était trop faible. Inintéressants sans doute. Sans intensité de toute évidence.

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