Le sureffiscient au flunch : un self-service sur mesure

Nous avons 39 ans

Nous nous rejoignons dans un bar. Il sort du boulot. Il vient me voir et me balance tout de go : « J’ai trouvé ! Soit je ne suis pas très intelligent et la majorité des gens sont idiots – ce qui est fort probable -, soit je suis hyper intelligent et je viens de m’en rendre compte ».

Éric a beau avoir vécu plus que la majorité des gens de son âge, son estime de soi est à la mesure de sa propre valeur. Elle joue un rôle crucial sur la santé morale et physique des individus. Une mauvaise estime de soi, c’est la dépression, l’anxiété, l’alcoolisme et d’autres comportements additifs et compulsifs. Nous vivons dans une époque de la pathologisation des états d’âmes où la différence est stigmatisée du fait des étiquettes apposée sur les enfants au plus jeune âge.

Fort heureusement, mon ami a eu une famille aimante, des amis proches et une réussite professionnelle même si ces derniers temps, il se plaint beaucoup.

Un self-service sur mesure

Éric n’est pas né avec un ego démesuré. Comme je l’ai dit plus haut, il souffre d’un vide identitaire psychologique. Pour pallier ce risque de rejet, il s’est construit un « faux self », un « faux moi », une sorte d’identité qui lui permet de s’adapter à la vie en société. Nous en avons tous un. Dans son cas, son véritable Moi est bâillonné dans une cave au fond de son cerveau au bout d’un tunnel d’angoisses : la peur d’être rejeté et abandonné, la tristesse d’être seul et incompris, la colère de ne pouvoir être soi.

Si cela était vrai au début de sa carrière, il semblerait que contrairement à beaucoup de surefficients, Éric ait pris le parti de laisser une grande partie de sa personnalité jouir de sa liberté.

« Je suis journaliste, et donc une courroie de transmission entre les Sachants et les non-Sachants. Mon boulot est de faire transiter l’information de façon le plus honnête. Dans mon travail actuel, ce n’est pas compliqué car je suis devenu une courroie de transmission à sens unique, des puissants vers le peuple. Cela me débecte. Mais je n’y peux rien. Du coup, je m’ennuie énormément, car une grande partie de mon boulot consiste en une répétition de tâches robotique que l’intelligence artificielle pourra, je l’espère, exécuter un jour. J’ai pallié ce manque de difficulté en utilisant mon temps libre pour écrire des livres, aider des amis dans leur communication, de voyager en moto et plein d’autres choses ». 

Son problème d’intérêt pour sa tâche quotidienne l’a beaucoup affectée au début. « J’étais triste. Je buvais beaucoup le midi ou le soir. J’avais le cerveau en effervescence, je ressassais les mêmes questions. J’étais malheureux. Maintenant que j’ai réussi à pallier ces manques, je suis totalement épanoui. Tant pis si je perds de l’intérêt pour mon travail. Cela reviendra. Tout est cyclique. Pour le moment, mon rêve, c’est de devenir écrivain et, pourquoi pas, de me lancer en politique ». 

Pour tenir le coup, Éric a dissocié ses envies réelles, son moi profond, de l’attente de sa hiérarchie. Cette dissociation peut avoir des effets pervers. Autrefois journaliste courageux et volontaire, Éric ne fait plus que le strict minimum à son boulot.

« On me demandait de trouver des idées de sujets, d’être volontaire. Alors je proposais. J’avais envie. Puis, on m’a expliqué que j’étais un exécutant. Je suis journaliste, pas ouvrier sur une chaine de pneu. Cela m’a profondément touché. J’ai pensé à tous mes confrères partout dans le pays qui avait peut-être été relégué à des exécutants. C’est à cause de mots comme cela que les Français ne font plus confiance dans les médias. Personne ne peut avoir le monopole des idées. J’ai été sonné. J’ai donc décidé de prendre sa décision au pied de la lettre. Désormais, je ne ferais que ce que l’on me dit. C’est à partir de ce jour que j’ai décidé d’occuper mon temps de cerveau disponible à d’autres taches plus épanouissantes ». 

Dans son domaine, Eric a démontré une certaine capacité à l’efficacité, mais cela dépend des situations. « Quand je suis en train de tourner un sujet, je suis hyperconcentré, mais il faut que ca aille très vite. C’est comme si ca me mobilisait beaucoup d’énergie. Lorsque je fis des sujets sur la précarité par exemple, la vitesse me permet de mettre à distance toutes les informations parasites. La vitesse me permet de mettre de la distance avec toutes les informations parasites. SI je me laisse happer par ces informations, c’est foutu. Je n’arrive pas à me remettre dedans. A ce moment là, c’est comme si mon cerveau se mettait en mode veille. Je n’intégre plus que le minimum d’informations vitales ».

A la recherche de soi

Schéma n’ayant rien à voir avec le schmilblick (« objet imaginaire créé par Pierre Dac dans les années 1950. Selon son concepteur, cet objet ne sert absolument à rien et peut donc servir à tout car il est rigoureusement intégral », de Pierre Dac)

Heureusement, Eric n’est pas d’une nature violente. Il est violent envers lui-même, mais ce n’est pas irreversible. Fort heureusement ! Sinon, il vivrait un enfer. Et les 5-15% de gens comme lui seraient de dangereux psychopathes.

Si l’on reprend rapidement la singularité de son caractère, on pourrait facilement lui attribuer des termes tels que « marginale », « rebelle », « idiot »… Bref, un jeu de miroirs qui lui renvoie un reflet dicté par les 85% autres.

Alors, quel est ce reflet? Il le cherche. Son identité profondement enterré dans son faux-self. Il a besoin, comme nous tous, de comprendre qui il est, comment il fonctionne, pourquoi on l’aime, pourquoi il est rejeté, quelles sont ses vraies limites. C’est légitime. Nous avons tous besoin de connaitre notre noyau identitaire. On avance dans la vie avec des certitudes, des convictions protectrices et rassurantes. Les choses doivent être faites comme ceci ou cela. D’autres s’interrogent en permanence, sur tout, sans cesse, sur le monde, son état, réagissent à la moindre variation de l’environnement, reprennent sans relâche le commencement de toute chose pour être bien sûr d’en avori compris le sens profond. J’oserai le parallèle avec le texte « Ecrire » de Charles Aznavour :

« Imposer sa vision des choses et des gens
Quitte à être pourtant maudit
Aller jusqu’au scandale
Capter de son sujet la moindre variation

Explorer sans relache et la forme et le fond
Et puis l’oeuvre achevée, tout remettre en question
Déchiré d’inquiétudeSouffrir, maudire
Réduire l’art à sa volonté brulante d’énergie
Donner aux sujets morts comme un semblant de vie »

« On m’a récemment dit que j’étais psychorigide. J’étais stupéfait, car je suis bordélique comme pas deux, que je pense à plein de choses en même temps, que je mets 10 minutes tous ces putains de matin à retrouver mes clefs de moto, je me suis demandé si l’inquisitrice me connaissait si bien que cela. Je ne pense pas être rigide. J’ai beaucoup de barrières forgées soit pas conviction comme l’injustice ou bien délimités par le mode de vie imposé par ma moitiée.

« Sans forcément parler de psychorigidité, les spécialsites parlent de rigidités. A l’âge adulte, la personnalité sera construite de façon bancale, sur des rennoncements et des blessures, sur des croyances erronées sur soi et sur le monde, ou sur des mécanismes rigides dressés pour se protéger de son intense vulnérabilité. Chaotique, inconfortable, sinieux, leur parcours adulte est souvent troublé. L’ingérence constante des émotions particpe au tumulte de la pensée. Il en résulte un mode de fonctionnement qui peut apparaitre rigide, tendu vers la concision, vidé de toute consonance émotionnelle. Il faut bien comprendre que c’est un mécanisme pour se protéger, pour poser un cadre rassurant, pour ficer des limites à cette pensée débordante. Alors dans le discours, dans le comportement, ces mécanismes vont prendre diverses formes : la recherche de la précision absolue, du sens exact de chaque chose, le besoin de fermer le champ des possibles, de restreindre les hypothèses floues… A l’initiative de ce fonctionnement, il en est parfois la victime impuissante. Il peut apparaitre comme une personnalité froide, suffisante, au discours cassant, arrogant. Derrière ce masque, un être sensible et vulnérable qui s’acharne à cacher sa profonde fragilité, sa véritable personnalité ».

« On m’a dit : pour toi, tout est blanc ou noir. C’est vrai que j’ai du mal à considérer les nuances des opinions. Ce qui est ironique quand on sait que j’adore les nuanciers de couleurs ».

Eric fonctionne beaucoup par dichotomie. Il veut LA vérité, car pour lui elle existe forcément. Avec le temps, j’ai compris que la nuance, c’était laisser la place au doute, et le doute inquiète Eric. « Vu que j’ai du mal à choisir, avoir des certitudes me facilite la vie ». Apporter des nuances demande du temps, de la concentration, un accompagnement. Et une fois qu’il accepte ce mode de fonctionnement, il remet tout le travail sur la table et il faut recommencer jusqu’à ce que enfin, ca pénètre.

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