Éloge funèbre (à suivre)

Soyons clair, je devrais être mort à la naissance. Déjà, parce que l’obstétricien l’avait signalé à ma mère. “Il n’est pas viable celui-là”. Quand elle m’a raconté l’histoire, j’ai imaginé un grand type en blouse blanche me tenir par le pied, la tête en bas, et dire d’une voix caverneuse :”il est foutu”.

Je suis né avec un trou dans le coeur. Très gros le trou. Très bruyant aussi. Il suffit de mettre son oreille sur mon genou pour entendre son souffle par réverbération sur mes os. Du genou à mon coeur, il doit y avoir pas loin d’un mètre. Je suis grand. 
Les années sont passées. J’ai fait du sport. A un bon niveau. A l’adolescence, je suis allé jusqu’à six heures de tennis par jour. Epoque Agassi. Le jaune fluo. Les cheveux longs. Celui qui mangeait des hamburgers et se moquait de la diététique. Le talent plus que le travail. La facilité. Le rebelle.

Puis, il y a eu le surf. La révélation. Mes idoles, des types qui s’appellent Laird Hamilton et Keaulana, un surfeur hawaïen dont le prénom signifie “celui qui va plus vite que le courant”. Huit heures par jour. Le visage brûlé, pelant sur trois couches. Les copains dans la R5. 

Le “pas viable” avait un corps musclé, une endurance à tomber par terre.

Ca c’est juste pour le plaisir

Vers 25 et 35 ans, il y a eu ces rêves. Deux fois les rêves. Deux époques différentes. 
Je suis vieux. Dans un rocking-chair. Des amis autour de moi (eux sont jeunes). Des enfants. Des femmes. Je fais une blague. Je meurs. Autour de moi, le monde se divise en trois. Ceux qui pleurent. Ceux qui restent extatiques. Ceux qui finalement rigolent. “Ah, jusqu’au dernier moment il nous aura surpris”. 
Ce rêve est un rêve. J’aimerais qu’il se réalise. 
Mais à 43 ans, je sais que ça ne se passera pas comme ça. 

Il y a deux ans, on ma retiré la vésicule biliaire. Une maladie de femme parait-il. De sexagénaire en plus. Comme des coups de couteaux dans le bide.

L’an dernier, j’ai souffert d’une gingivite. Avec un souffle au coeur, cela peut s’avérer mortel. Opération. J’étais sur le point de faire une pancréatite. Je ne vous parle pas de l’haleine pestilentielle.

Mon dentiste, un homme méticuleux, en a profité pour m’arracher deux dents. J’en ai aussitôt profité pour me faire une entorse à chaque cheville. 
En ce début septembre, je sens d’étranges palpitations dans ma poitrine. C’est nouveau. Comme le beaujolais. Et ma tension, oscillant habituellement autour de 11, taquine les 15.9. 

Photo d’un genou mal placé

Quand on nait avec une espérance de vie de quelques mois, on a une certaine tendance à l’hypocondrie, une anxiété excessive concernant le fonctionnement du corps. 
Rajoutez à cela que je vois des couleurs fantomatiques partout, que le monde me semble plus bruyant que jamais, que j’ai le sentiment que le nombre de con a augmenté de façon exponentiel, que si on remplace le 1,2,3,4,5,6,7,8,9,0 par les lettres t, n, m, r, d, g-j ,k , f ,b, z ou s, on peut facilement se souvenir de numéro de téléphone en inventant des phrases (par exemple SolJenitsin Mange un Nain Souple en Dansant le Mia sur du Joe Dassin en Slip Kaki correspond au 06 32 03 65 07), que “la politique est l’art de chercher des problèmes, de les trouver, de les sous-évaluer et d’y apporter de manière inadéquat de mauvais remèdes” (Groucho Marx), et vous comprendrez aisément qu’il ne me reste plus que quelques mois, deux ans et trois jours tout au plus, avant de mourir d’un infarctus du myocarde ou d’un accident vasculaire cérébral. 

Poulet prenant son envole

Ayant eu la chance de participer à plusieurs enterrements cette année, j’en ai profité pour jeter un coup d’oeil aux traditionnels textes dédiés aux cérémonies funéraires. 
Sur ce point, je serais intraitable : je refuse qu’on me lise un texte comme celui-ci. 

“Hier, aujourd’hui, demain (“Dès la première phrase, on sent le besoin de combler le vide”)
Nous avions ensemble fait tant de choses (“oui mais quoi? Personnalise ton idée mon grand. On est allé au flunch? On campait? On se mettait des barriques en matant l’intégrale de  Friends?”)
Et voilà que maintenant tu nous quittes (“Bien involontairement, crois-moi. Je vous avais bien dit que j’étais malade”)
Nous avons mangé, bu avec toi, nous avons partagé les soucis et les travaux quotidiens (“bref, on se faisait chier”)
Avec toi, nous avons partagé tant de projets et tant d’espoirs (“Et ça a abouti? Non. Sinon, on serait sur un voilier à surfer en Indonésie. Nous sommes des losers mon grand”)
Il y a tant de choses encore que nous aurions voulu faire ensemble (“On aurait vraiment du le tenter ce coup : ramener trois conteneurs de cocaïne, le revendre dans le 9.3. et se barrer sur une île déserte – cf plus haut-”)
Mais cela semble s’arrêter aujourd’hui (“en l’occurence, net pour moi”) et ce n’est plus ensemble que nous allons réaliser ce que tu espérais (“Vas-y reste vague. De toute façon, je ne te filerai pas mes contacts mexicains”). 
Nous voudrions nous souvenir de toi, continuer de travailler à tout ce que tu attendais, à tout ce que tu espérais (“Le travail? Mais c’est le nom contemporain donné à l’esclavagisme. Travailler pour être l’esclave d’un cheffaillon dénué de cervelle voulant gravir les échelons d’une boite gouvernée par des incapables. Quel modèle de réussite…)
Comme un mur, la mort nous sépare, (“Au moins, je ne sens plus ton haleine”) de toi (“j’adorais la grotte, au moins je ne serai plus dérangé”), comme le souffle du vent qui balaie les obstacles (“t’en a lâché des vents en réunion mon coquin”),
notre amitié, notre affection et notre espérance s’en iront te rejoindre là où désormais tu nous attends près de Dieu (“De rien, je suis arrivé à pas grand chose. Mais si en plus tu me colles Dieu dans l’affaire”)


Non, non et non!
Dieu, admettons. Juste au cas où. Genre contrat d’assurance vie juste avant le crash aérien. Mon grand-père et ma mère m’ont beaucoup influencé sur ce thème (“bisou maman, je te vois dans la salle. T’inquiète, tout va bien. Garde bien toutes mes affaires à la cave hein ! Ca pourra servir à quelqu’un !”). 

Je n’ai jamais été particulièrement attiré par le concept de Dieu. 
Al Pacino l’a dit . 
“Dieu est un proprio qui n’habite même pas l’immeuble”.

Je sais bien que ce n’est pas le lieu pour faire de la politique, mais je ne peux pas m’en empêcher. Cela peut donner des idées aux courageux qui souhaiteraient faire leur propre tambouille.

le gouvernement sert à quoi? A opprimer les travailleurs. 
Les partis politiques? A créer des troupeaux d’indigents persuadés de leur supériorité intellectuel pour sauver le bien commun. 
Le bien commun? servir les idéaux et les personnalités. 
L’administration? A obstruer l’intelligence. 
Les Elections? A élire des assemblées vénales bavardes et niaises. 
Les Villes? L’essence même de nos êtres sont nés pour être libres Les Mégalopoles sont fabriquées pour assassiner la simplicité et la quiétude. 
La Technologie? A éradiquer la poésie et la tendresse. 
L’Argent? Développer le sordide, le vulgaire, le sommeil sans délassement, le goût du luxe inutile, la polydipsie de l’or sans pour autant le satisfaire. 
Dieu? La Religion a déserté le coeur pour la bouche. 
Moi? J’ai déserté tout court. 
Revenons à moi. 

Moi, toi, nous

Je suis là, enfermé dans une boite.

Je voltige sûrement un peu au dessus de la boite façon fantôme. J’observe. J’aimerai bien être ému par les visages en larme, ou par les faux-culs sur les bancs du fond, mais la mort m’a retiré toute forme d’émotion connue. Je vis la compassion, mais je ne la subis pas. 
J’ai laissé plusieurs texte à disposition, au cas où.
Dans une société où tout est faussement “sur-mesure”, autant confectionner ses homelies soi-même. 
Il en faut pour tous les goûts.

Beau gosse voyant une opportunité de consoler une pleureuse

Silhouette orange à la barre.
“Quelle grande hérésie de la décrépitude qu’est le monde dans lequel Saul à vécu ! Lui, un homme, que dis-je ! Un guerrier contraint à la bravoure personnelle, poète mélancolique, chantant le passé de ses ancêtres au son du clairon de l’aube, a subi le joug de la trivialité. Saul parcourait le monde, et surtout sa rue, avec l’agitation fiévreuse d’un être fait pour respirer dans un monde plus anormal. Sa vie intérieure, spirituelle de poète ou même d’ivrogne, n’était qu’un effort perpétuel pour échapper a l’influence de cette atmosphère antipathique. Ah ! l’Impitoyable dictature que celle de l’opinion dans les sociétés démocratiques ; n’implorez d’elle ni charité ni indulgence, ni élasticité quelconque dans l’application de ses lois aux cas multiples et complexes de la vie morale. Saul a essayé toute sa vie de s’immiscer dans l’intelligence bourgeoise sans parvenir à trouver la moindre clef pour pénétrer dans ce monde d’hypocrisie. Saul, toi qui ne jurait que par les grosses cylindrées, je me souviens de ta délicatesse exquise, ta finesse de goût, ton amour du Beau, tout cela te rendait sourd à cette folie des clameurs arpentant les trottoirs du soir au matin. Saul avait le cœur brisé, le cœur déchiré, le cœur percé des sept glaives et déchiqueté par la mâchoire d’un tyrannosaurus Rex”. 
Nous nous arrêterons là. La fin de la formule est parfaite. Tout d’abord parce que les enfants adorent que l’on mentionne leur animal de compagnie préférée. Ensuite parce que l’image terrorise suffisamment les spectateurs pour leur donner l’envie d’en savoir un peu plus sur le type dans la boite : moi.

Pourcentage pour que cette scène soit naturelle : 0%


Silhouette jaune à la barre. 
“Saul me disait toujours “je n’oublie jamais un visage, mais pour le tient, je ferais un exception”.
Groucho Marx était l’un de ses auteurs préférés. Il appréciait particulièrement l’idée de se grimer la moustache à l’aide d’un bouchon brûlé, donner l’illusion qu’il était un autre, comme pour se protéger. Une fausse moustache, mais aussi une perruque, des lunettes et parfois même une robe. Saul aimait aller chercher son pain dans le plus strict anonymat, et tant pis si les commerçants aimaient à dire “tiens voilà encore le taré du sixième”. Saul avait appris sur le tas. Il aimait à dire que le bon jugement est le résultat de l’expérience et l’expérience le résultat d’un mauvais jugement. D’ailleurs, il ne buvait jamais, sauf si une autre personne payait. En hommage, nous allons faire passer une corbeille afin de recevoir vos dons pour le pot de vin de fin de cérémonie”. 

Chapeau 33 tours sur tête en forme de sillon

Silhouette rouge à la barre
“Si Saul était là, il commencerait comme cela : “j’ai passé une excellente soirée, mais ce n’était pas celle-ci”. Il découvrait souvent ce qu’il pensait au moment où il le disait. Comme si sa mémoire avait enterrée sa faculté à construire son intelligence et se faisait rouler par son imagination. Et pourquoi n’avait-il plus de mémoire? J’y ai réfléchi. et cela pose une question : faut-il être soi-même? Saul a passé sa vie à vouloir s’intégrer, mais sans en avoir les capacités. Un jour, il m’a dit qu’il « courrait depuis qu’il était gamin ». J’ai mis du temps à comprendre. Cette course, c’était une défense, une façon de combattre ce qu’il n’était pas pour y trouver une place. Il n’a jamais réussi à s’affirmer en tant que lui-même. Finalement, il a passé sa vie sous tension. Des riens devenaient des luttes sans pour autant qu’on comprenne toujours pourquoi. Sur le fil. Saul m’a appris une chose : on ne souffre jamais du mal que nous fait un ennemi. On souffre du mal que nous font ceux qu’on aime. Et maintenant qu’il est parti, je peux vous le dire : j’ai horriblement mal. C’est comme si le vaste monde pleuvait sur moi. Rassurez-vous, je passe un excellent moment. Malheureusement, ce n’est pas celui-là”. 

Nous recherchons cet homme

Silhouette noire
Je suis content que Saul soit mort, au moins, il se tait quand je parle (rire de lui-même). Ce type était un fléau méprisant, absurde, pervers, dépravé et monstrueux. Un être buté, injuste et indécis jusqu’à la lâcheté la plus complète. Ce n’est pas étonnant que son coeur ait lâché. Il n’était pas assez civilisé pour pourfendre ses émotions et les traire pour en tirer un peu d’intelligence. Jamais content. Un pisse-froid. Voilà ce qu’il était ! Incapable d’énergie lorsqu’il fallait faire équipe. Ce type, c’était un gramme de merde. Et croyez-en mon large estomac : Il suffit d’un gramme de merde pour gâcher un kilo de caviar. Un gramme de caviar n’améliore en rien un kilo de merde.

Le costume de mauvais goût monte en flèche à Paris

Silhouette marron
« C’était un con. Il n’arrêtait pas de le dire. Ce n’est pas maintenant que je vais le contredire. J’ai trop de respect pour lui. J’ajouterais juste que « c’était un sale con ».

Silhouette bleue (à suivre)

Silhouette rouge (à suivre)

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