Minute philo : De l’art du Road-Trip à l’heure de l’automatisation des véhicules

(Je n’ai pas trouvé plus sexy comme titre)

Route des grandes Alpes

La moto, c’est voyager léger. Parce que moins on a d’affaires, moins on a de soucis. Sur une bécane, le plaisir ne se trouve pas dans l’apparat des virilités citadines, mais relève dans la sinuosité des routes, des parfums des paysages, du souffle du vent sur le visage, de la grandeur du ciel, un ciel tellement grand qu’aucune montagne n’arrive à le chatouiller. La moto, c’est la liberté. La liberté, il y en a partout. Elle est grisante, enivrante, captivante. Il parait qu’il faut juste avoir le courage de la prendre. On finit toujours par la prendre. 

Les marginaux, les non-conformistes, les contestataires, les fous de vivre… « Tous ceux qui voient les choses différemment, qui ne respectent par les règles », voient dans la route une ivresse d’évasion, car ils s’évadent, ils échangent, ils inspirent, ils explorent, ils imaginent, ils inventent. Leur route est ouverte, pleine d’autonomie, d’aventures, de dangers, de confiances, de vitesse, d’imprévus. La route transforme la vision, à commencer par celle des règles. Ces passionnés sont des fous furieux, des furieux de la vie, des déments à contre-courant du monde tel qu’il se dessine.  Les motards n’aiment ni les règles ni la captivité. 

Quand on parle road-trip, on imagine le « sauvage ». Celui qui s’affranchit de la civilisation, pour qui l’horizon est l’évasion, comme pour éviter de se sentir enfermé dans sa petite vie. 

Islande

Le marché du Road-trip : la sauvagerie de salon

La littérature américaine, pays foisonnant de lignes droites et de paysages incroyables, a créé un type de littérature sur les grands espaces : « les wilderness books ». Les publicitaires, toujours inventifs pour capter l’attention des foules, ont humé le marché. On retrouve ainsi des parfums tels que « Eau Sauvage », où un célèbre acteur incroyablement looké joue de la guitare. Soudain, il dit « il faut que je parte ». Johnny Depp monte dans sa vieille voiture et trace la route. Il ne sait pas où aller. Le rocker traverse un champ d’usine avant de rencontrer un bison, signe emprunté aux croyances indiennes. Il est sur la voie. Puis, sa caisse dérape dans la poussière, il sort une pelle de son coffre et marche dans le désert : « Ce que je cherche, c’est invisible. Mais je le ressens. C’est magique ». Il creuse, et dépose son collier dans un trou. 

En dehors de l’aspect écologique contestable, les communicants ont saisi l’âme, l’émotion, d’une quête invisible, dans laquelle on accepte de perdre nos repères, nos limites, le temps d’un voyage. L’horizon est une interrogation, une libération. Dior nous démontre qu’un ailleurs est possible, mais tout en restant dans un confort consumériste familier. « Cherche, nous t’accompagnerons dans ta quête de sauvagerie ». Les communicants ont saisi l’importance de cette fange de consommateurs et récupèrent leurs « valeurs » à des fins commerciales. Le road-trip devient donc un miroir, un reflet où l’on retourne à l’état sauvage, mais avec du style…

Pub Dior

Le principe philosophique du « Sauvage » a été délayé par Rousseau. Pour le philosophe, l’état de nature, antérieur à la civilisation, est bon et naturel pour l’homme. Dans la nature, l’homme serait heureux. La civilisation correspond à la chute de l’homme, une perversion de sa nature. L’homme nait bon. C’est la société qui le déprave. Dans sa quête minimaliste Johnny Deep est coquet. Il prend soin de se maquiller les yeux, porter une tonne de breloques et sentir bon, ce qui atténue les odeurs de la nature et de prendre conscience de son environnement. 

Partout, on vend le retour à l’état sauvage. Du faux sur-mesure, avec des contraintes de temporalité et d’espaces. Que ce soit dans des voyages personnalisés, des tee-shirts aux slogans revendicatifs, des montres connectées avec GPS intégrés pour nous repérer etc.

La technologie veut nous soulager alors qu’elle nous rend captif. 

Vers l’Italie

Et l’automatisation des moyens de circulation dans tout ca? 

La route de demain sera automatisée. Son destrier sera automatisé et bientôt normalisé. Cela a déjà débuté. Uber et consorts sont arrivés en masse. Nos chances d’être au volant se réduisent. Le rêve des géants de la technologie? Nous plonger dans un avenir brillant et heureux de « conduite autonome ». Ils vendent des utopies à un public captif attaché à un autre appareil coûteux : son téléphone. 

L’automatisation des véhicules (d’abord les voitures puis à terme les motos) va poser des problèmes. Prenons le cas où nous roulons à 80km/h sur une départementale. A la sortie d’un virage, un groupe de cyclistes sur notre route. Face à nous un camion. Impossible de freiner. De quelle façon va réagir la voiture autonome? Renverser les cyclistes? Percuter le camion? Quel est l’ordre légal et moral de l’accident qui va se produire? Un pilote autonome pourrait décider de se sacrifier ou foncer dans le champ voisin. Ou prendre une initiative différente de celles prévues par l’ordinateur de bord dont la moralité dépend uniquement de principes normatifs installés par un ingénieur en lien avec sa hiérarchie au sein du constructeur. 

Vers le col de l’Iseran

Or, cela pose une question : qui décide de la morale? De la justice? 

Des conducteurs peuvent être très fortement attachés à ce que leurs actions soient en accord avec l’une ou l’autre de ces théories morales majeures.

La première théorie que je vois, c’est la pensée conséquentialiste ou utilitariste. Ici, on soutient que plus il y a de morts, pire c’est.

La seconde vient de Kant. Ici, on soutient que ce qui compte moralement, c’est l’intention qui est derrière l’action et non les résultats.

Sommes-nous donc destinés à devenir des passagers, et non des conducteurs? Et si oui, a quel prix?

Et la moto dans tout ca? 

Morvan

Pour en connaitre le prix, il faut revoir ce que le pilotage signifie. Etre conducteur, c’est choisir, se responsabiliser. 

Les motards l’ont compris depuis les origines du deux roues tant les bravades et les sensations peuvent parfois être extrêmes (même à faible vitesse).

L’effet gyroscopique, la poussée à la sortie d’un virage, son tracé, l’état du bitume, la température influant sur la qualité du bitume, le son de l’huile gouttant dans le moteur, la tension de la chaine, le bruit de la machine, ses vibrations, l’odeur de la nature, le silence lorsque l’engin est éteint, les perspectives, les couleurs, la fatigue du pilote… Il existe des centaines d’arguments de ce style. Piloter une moto est harassant parfois étourdissant. Avec l’expérience, tout un domaine cognitif se développe autour de la route, permettant au conducteur d’acquérir inconsciemment une masse de qualités nécessaire au développement du cerveau. Une étude de l’Institut Semel pour les neurosciences et le comportement humain d’UCLA a étudié un groupe de 50 motards expérimentés et en bonne santé pilotant leurs propres véhicule sur une route prédéterminée de 35km sur des conditions normales. 

Les résultats du centre de recherches ont démontré plusieurs choses : 

1 –  Faire de la moto augmente les niveaux de battements cardiaques et de production d’adrénaline, et réduit ceux de cortisone : exactement comme quand on fait un exercice physique léger. Sur une durée de 20 minutes de roulage, le rythme cardiaque augmente en moyenne de 11 % et les niveaux d’adrénaline de 27 %. 

2 – Les biomarqueurs du stress diminuent de 28%

3 – La concentration a été améliorée pendant la conduite d’une moto par rapport à la conduite d’une voiture.

4 – Faire de la moto augmente le niveau d’alerte du cerveau, exactement comme si l’on absorbait une dose de caféine.

Dans son oeuvre « Capitalisme, Socialisme et Démocratie » publié en 1942, Joseph Schumpeter développe le concept (pompé à Marx – comme souvent-) de « destruction créatrice ». Le principe s’est avéré tout au long de l’histoire. Il s’agit du processus selon lequel une invention majeur (par exemple internet) va permettre de modifier en profondeur l’ensemble de la société capitaliste au travers d’innovations (5g, création du GPS, automatisation d’usines etc). Les entrepreneurs vont donc détruire l’ancien monde et sa création de richesses pour installer le nouveau basé sur des inventions. « Lorsqu’un mouvement d’innovation réussit sa percée, il confère aux organisations porteuses de cette innovation un leadership, voire un pouvoir de monopole temporaire sur un marché. Les profits et la puissance des entreprises moins innovantes diminuent, les avantages concurrentiels traditionnels sont rendus obsolètes et les organisations qui en bénéficiaient précédemment sont surclassées et à terme menacées de déclin, voire de disparition » (Wikipedia). 

Paris

Dire que le road-trip arrive en fin de règne serait un raccourci. Il faut sans cesse se poser une question essentielle : « qu’est ce que la liberté? » Quelle est l’ivresse dont on a besoin. 

La technologie tente d’aspirer, sans forcément l’avoir totalement réfléchi, une grande partie de nos compétences. Il faudra rester attentif, ne pas s’endormir.


Joli montage sur « le road trip » trouvé sur internet

Pour approfondir

https://www.cairn.info/#

https://www.semel.ucla.edu/about/jane-and-terry-semel-institute-neuroscience-and-human-behavior-ucla

https://www.cyceworld.com/new-study-finds-motorcycle-riding-decreases-stress-increases-focus/

A lire : Eloge du carburateur, de Matthew Crawford

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