Jour 5 / samedi 21 mars -14.459 cas confirmés, 562 décès

J’ai perdu tout repère alimentaire. Je mange 17 fois par jour et je n’éprouve plus la sensation de satiété. Selon ma psy, il faut y « percevoir une volonté de bouffer la vie ». 

Vers 3h du matin, je me suis levé pour aller aux w.c. quand j’ai entendu comme un murmure. À pas de loups, j’ai suivi le son. Nina était dans le salon, enroulée dans un drap.

Elle chantonnait : « Va rejoindre l’autre rive, celle des fleurs et des rires, celle que tu voulais tant : ta vie d’enfant. Puisque rien ne te soulage, vole à ton dernier voyage. Lâche tes heures épuisées, vole, tu l’as pas volé. Deviens souffle, sois colombe pour t’envoler ». 

Peut-être est-elle somnambule? Son état m’inquiète. J’ai donc reculé sans de bruit et je suis retourné me coucher. Au petit matin, j’ai enfilé mes fringues et je suis parti à la sauvette. J’ai lui laissé un mot sur la table en prétextant une urgence. 

En fait d’urgence, il y en avait une. 

Grâce à mes contacts dans le milieu de la pègre, un indic m’avait fourni le numéro d’un collectionneur d’animaux sauvages. Je me suis rendu chez lui pour le petit déjeuner où il m’avait promis « un repas frugal ».

Bien sûr, il fallait contourner les règles de confinement. Mais avec mes masques, mes gants et mon professionnalisme, je savais pertinemment que je ne risquais rien. 

Ma surprise fut totale. 

L’homme, Éric, possédait deux félins, un serpent et deux pangolins !
J’ignorais qu’il en existait dans nos régions. 

« C’est un animal très affectueux. Je suis surpris que les Chinois en mangent. J’imagine que ce n’est pas mauvais. Quitte à être foutu, peut-être devrions-nous goutter? », me dit-il.

Il a sorti un batte de base-ball et a commencé à frapper frénétiquement sur la bête. Je ne dois la vie sauve qu’a mon instinct professionnel : j’ai attrapé la caméra pour me protéger et j’ai tout filmé.

Ce reportage va sûrement être un succès. C’est sur et certain.

J’ai chiadé les images et affiné le commentaire.

Voici sa retranscription :

  • Eric est un amoureux de la nature
  • « Pook-pook-pookie, j’ai toujours kiffé la vib’ et moi, j’kiffe pas trop les chats, les chiens, les lapins. J’kiffe les trucs rares, comme les ratons laveurs, les orangs-outangs et les hyènes ».
  • Des bêtes qu’on ne trouve pas sous la semelle d’un quidam. Comme ces pangolins.
  • Live : « J’adore les bêtes. J’vais lui mettre la pookie dans l’side. Attention ! (il frappe la bête avec une base de base-ball) ».
  • Ce pangolin s’appelait Mathilde. Un hommage à son ex-femme.
  • Je ne l’ai pas raté.
  • C’est la première fois qu’Éric cuisine un NAC, un nouvel animal de compagnie. Pour réussir son plat: épices, herbes fines et ragoût. Il traque les « petits plus » des meilleurs cuisiniers asiatiques.
  • « Il faut bien le faire cuire, sinon ça file des maladies. Je n’ai pas envie d’me mettre la pookie dans l’side, comme l’autre dans son pays là-bas ».
  • Un zeste d’olive, une pince de sel et le tour est joué (image d’un pangolin sur une assiette).
  • « Je garde les écailles pour le dessert. Je les ai fourrés au chocolat ».
  • Avec le confinement, Éric craint les amendes des policiers.
  • « Ça fait du bien de manger équilibré. Je m’étais abonné à « comme j’aime » et je crevais la dalle depuis des semaines. Surtout qu’ils ne livraient plus qu’un jour sur deux !« 
  • Pied du sujet : Comme de nombreux amis des animaux, Éric se dit prêt à tout pour leur rendre leur crédibilité. Cuisiner un pangolin était pour lui, ce qu’il appelle : une réhabilitation ».


Retour à la maison. Je me mets tout nu dans le sas de décontamination. 

J’offre la queue de l’animal à Mathéo. Il me demande pourquoi cette pomme de pin sent mauvais. 

Anie fait des roulades sur le canapé. Son cahier de textes est déchiré. 

Nina ne chante plus.

Je lui donne 12 rouleaux de PQ.

Elle est ravie. Elle me fait la revue de presse du jour.  Sibeth a dit : « Lorsque le Covid-19 est apparu, il ne restait (en France) que 117 millions de masques chirurgicaux et aucun stock stratégique d’États en masque FFP2 ». Je dis : « c’est n’importe quoi ». Elle me dit : « elle va tous nous tuer »

Je fais une lessive. 

Je vais voir le voisin. Je lui propose de lui louer ma fille le temps que je finisse Zelda. Il refuse et me claque la porte au nez. 

Mon téléphone sonne. C’est Free qui me propose un abonnement gratuit à 1 euro puis 45 euros par mois. Je prends le timbre d’un déficient mental puis j’imite un clairon militaire. L’opérateur raccroche en me reprochant de ne pas comprendre un traitre mot de ma prononciation. Je ne supporte pas les gens qui se moquent des handicapées.

J’allume la télé. Tf1 diffuse une publicité pour la dernière Toyota. Je me demande ce que je pourrais bien faire de cette voiture dans mon salon.

On regarde la grande Vadrouille. 

Demain, c’est dimanche. 

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