L’oncle

En enfantant, elle hurla si fort que sa voix se brisa. Elle sentit son vagin cracher un obus, déchirant au passage ses lèvres et le reste de sa vie sexuelle. Malgré l’atrocité de la douleur, elle baissa les yeux, et elle le vit, son fils, entre ses jambes ensanglantées. Elle n’en crut pas ses yeux. Le bébé lui regardait le sexe d’un regard conquérant.

Quarante-cinq ans plus tard, cette vision l’obsédait.

Son fils était devenu ce qu’il devait être : un chef. Il imposa son charisme à la tablée familiale.

En signe de domination, Sylvain plongea sa main à même le saladier de maquereau.

On était le 24 décembre.

Sylvain rota. Il tacha sa chemise à col italien repassée mille fois. Le vêtement empaquetait fidèlement son corps épais malgré ses nombreuses pertes et prises de poids successifs. Pour obtenir son statut, il avait dû bouffer. Beaucoup bouffer. Il avait tellement bouffé qu’un beau jour son cou disparut, enfoncé quelque part dans son torse ou son crâne. Sylvain avait gravi les strates de son entreprise à force de charmes dévolus, de cocktails arrosés, de diners bons tons et d’arrangements moraux.

Noël, il s’en contrefoutait. C’était une date comme une autre. Une date où l’on bouffe, mais avec les pèquenauds de sa famille. Lui, il préférait Paris, ses lumières et ses puissants amis. Se bâfrer à s’en faire péter la panse, oui. Mais pas avec n’importe qui.

  • Eh! l’gros ! Passe-moi, l’veau ! 
    Cette voix nasillarde, c’était celle de l’oncle Jean. Un pèquenaud qui ne comprenait rien à rien et pour qui le gras était source de vie. Sylvain le méprisait. Vexé par l’insulte, il l’ignora. Il plongea sa main dans le saladier de maquereau et s’en enfourna une pogne dans la gueule. Parce que le Sylvain, il ne voyait pas pourquoi il utiliserait ses couverts. Chez les pèquenauds, on bouffait. C’est tout.
  • Eh ! Tu m’le passes le veau, sale con?

L’oncle Jean, il kiffait pas trop l’gamin qui avait bousillé la chatte à sa soeur. Depuis la naissance, il ne pouvait pas l’encadrer. Déjà, il avait trop de cheveux. Puis il avait ses sourcils qui se rejoignaient tels deux affluents pour se jeter dans un fleuve. Il l’avait vu, élève moyen durant sa scolarité. Il l’avait vu écraser des chats à l’aide d’un marteau juste pour voir des trucs gicler. L’oncle, il savait bien que le Sylvain il ne valait pas tripette et qu’à Paris, il pourrait s’amuser à écraser des pauvres gens avec son petit marteau ou bien éclater la chatte de femmes d’un soir juste pour se remémorer sa naissance.

  • Tu n’as qu’à en commander sur delivroo, répondit Sylvain.
  • Deli quoi? demanda l’oncle.
  • Delivroo ! Ne me dis pas que tu ne connais pas ça, espèce de crétin consanguin?

L’oncle se tue. La mère se protégea l’entrejambe. Ce qu’elle craignait par-dessus tout se réalisait. Un combat de coqs générationnel départemental.

L’oncle savait que le Sylvain, c’était le genre « le petit chef ». Déjà, tout gamin, le « sans cou » s’amusait à commander « les sans dents ». Il distribuait des ordres stupides. Tout ce qui intéressait Sylvain, c’était d’avoir des exécutants. Il donnait des instructions stupides, comme ramasser des pierres ou des feuilles en plein hiver. L’oncle se remémora ce passé de petit con et se leva, tel un justicier, à la vitesse de l’éclair. Il attrapa la soupière de maquereau et l’éclata sur la tête du fils de mes deux. Puis il lui lâcha, dans un souffle :

« Tu m’donnes envie d’chier. T’as une gueule à chier. Une âme à chier. Une bonne grosse coulée. T’es aussi vide qu’une paire de couilles après une grosse giclée dans un bar à pute. Tu te la joues grand seigneur, mais t’es qu’un petit, un tout petit. Un paillasson dégoulinant de cholestérol. Tu as l’intelligence d’un troupeau de gnous tombant dans un ravin, tout ça parce que tu as vu un autre gnou y foncer tête baissée. T’as pas de vision, rien, t’es sur Paris parce que Paris c’est la benne du peuple. Des gens comme toi, on n’en veut pas par chez nous. Parce que les gens comme toi, ils bousillent tout. Ils polluent l’air, comme une batterie d’oeufs pourris en plein air. T’es un cancer. Tu germes, puis tu scléroses. J’ai dit à mes enfants de se méfier de toi quand tu avais de l’alcool dans le sang. Plus tu vieillis, plus tu as une gueule à la Émile Louis. Je te le dis les yeux dans les yeux, même s’ils me donnent peur du vide. Le monde est trop compliqué pour toi. Tu suis. Tu ne comprends pas les règles du jeu, mais tu joues quand même. Tu viens ici, tu bousilles le maquereau et tu nous sors tes clichés politiques avec passion parce que tu n’as aucune imagination. T’es une pute. Tiens en parlant de pute, elle a l’air ouverte d’esprit ta nouvelle femme. Si elle a de l’instinct, elle doit te sucer du bout des lèvres parce que tu schlingues. Quand tu causes, c’est pour cracher des banalités ou de la haine. J’imagine même pas quand tu gicles. Puis quand je te vois, là dans ta chemise de « surclassé » élimée jusqu’à la moelle, j’me dis qu’y aura pas assez de porcs sur la terre pour te nourrir. T’inviter à table à Noël, c’est comme le dépistage à l’examen, on regrette ».

Sylvain regarda son oncle puis la croix sur laquelle Jésus le regardait. Il lui sembla voir le prophète acquiescer.

Sylvain se suicida devant sa famille. Au moment où il s’enfonça un couteau dans le coeur, son oncle applaudit.

Sa mère sentit son vagin cicatriser.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s