Un mot sur la formule de politesse « amitiés »

Depuis des années, la formule « amitiés » a envahi la fin de nos mails. Comme si l’époque voulait que le lien créé par l’entreprise dans laquelle nous travaillons en commun établisse un lien indéfectible d’amitié. Dans une société obnubilée par l’individualisme et l’indépendance, ce terme utilisé de façon démultiplié plusieurs fois par jour envers nos divers interlocuteurs est devenu une norme d’entreprise. Plus on la lit, plus elle prend l’apparence d’une onde pacifique et apaisante. Elle opère peu à peu une onction routinière et paisible incessants dans nos échanges.

Cela pose une question : qu’est-ce donc qu’être poli aujourd’hui? D’abord rassurer et non plus assurer. Adieu le  « recevez l’assurance ». Désormais c’est « amts ».

Rassurer, persuader, masser, détendre, optimiser le temps de cerveau disponible, materner l’autre, c’est la fonction de cette locution de bas de mail. Et puis derrière, tout de suite, sans attendre, voici l’offrande suprême, le rite oblatif, qui dans les termes impose l’idée d’une dépossession de soi tout entière tournée vers l’autre et sa satisfaction espérée : c’est à toi qu’appartiennent mes actes et mes pensées, à toi que je destine mes secrètes influences, à votre cause que je me rends sans plus hésiter, tu es mon ami, mon âme soeur, mon sang. Dans ton combat, tu n’es plus seul; me voilà soldat de son armée des ombres. Quoique tu puisses croire, semble nous dire la bienfaisante formule, je t’assure que je suis de ton côté.

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir ce qui se déroule dans le darkness de cette formule. Ce souci « d’amitiés » et l’expression de la politesse relèvent de stratégies sociales essentielles qui organisent et régulent nos interactions. Donc, dans une société fortement hiérarchisée comme l’était la nôtre jusqu’il y a peu, les formules de politesses « veuillez agréer » etc étaient des marqueurs de féodalité sociale exigeant de repérer finement parmi toutes les expressions possibles celle qui parait la mieux adaptée à la nature et au rang de son interlocuteur.

Or, avec « amitiés », le marqueur sociétal se veut pacifiste et égalitariste. Il s’adresse à tous. Il officialise l’horizontalisation du pouvoir et cette déhiérarchisation des rapports sociaux amplifiées par l’usage des réseaux numériques.

Mais alors : que peut bien signifier cette « amitiés » dans un monde où l’on prétend ne plus appartenir qu’à soi-même? Où l’individu prime sur le groupe et la liberté sur toutes les formes de conditionnement? Quoi d’autre, sinon que la simulation est la pierre angulaire du vivre-ensemble?

En bref, « amtiés » n’est pas une promesse d’une bière à la fin d’une journée de travail avec son N+1 ou son N+2. Il est l’expression de cette hypocrisie tendant à rendre le monde du travail joyeux et happy. Happy… L’happycratie, l’industrie du bonheur, affirme pouvoir façonner les individus en créatures carabe de faire obstruction aux sentiments négatifs, de tirer le meilleur parti d’elles-mêmes en contrôlant leurs désirs improductifs et leurs pensées défaitistes.

Je vous pose la question : peut-on décevoir un ami?

Non car un ami est une personne pour laquelle on éprouve de l’affection, avec qui l’on partage certaines affinité, avec qui l’on défend une cause. L’amitié, c’est la loyauté. On ne ment pas à un ami.

Le monde de l’entreprise utilise donc la ruse à des fins de féodalisme horizontales. L’intelligence ayant fuit depuis longtemps le mode de fonctionnement de nos élites entrepreneuriales, ils régulent par l’émotion.

Encore faut-il distinguer les faux amis.

Ma mère me dit toujours :« Ne me dis pas que tu m’aimes, prouve le moi ».

Cordialement

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