Mystère de l’homme retrouvé au large des côtes Anglaises

Réginald est un journaliste chargé de mener une enquête de fond sur la réapparition d’un homme au large des côtes anglaises. Son enquête le pousse à Nice où il est logé chez sa meilleure amie, une femme qui tente désespérément de le caser avec une connaissance à elle.

Extrait
Chapitre 10

Je suis, je crois, un hôte particulièrement sensible à l’atmosphère d’une assemblée. Mon épiderme ne supporte ni les discordes ni les malaises. Aussi lorsque Bertille clama mon nom dans le jardin, je compris aussitôt qu’elle ne s’époumonait pas dans le dessein de mémoriser ma particule, mais bien pour attirer mon attention. J’ouvris la fenêtre de ma chambre et lui fit signe de la main.
Elle : Pourriez-vous descendre ? J’ai quelque chose d’important à vous confier.
Moi : Cela peut-il attendre la fin de mon maxi fléché ? Il ne me reste plus que « plaque dentaire » à trouver en six lettres. Il y a quatre consonnes et deux E. Je suis bloqué depuis une demi-heure et le dictionnaire ne m’est pas d’une grande aide. J’aimerais le finir avant le souper.
Elle : avec toutes ces consonnes, vous risquez de manger froid. Vous avez dû vous tromper. Je vous en prie, descendez, c’est de la plus haute importance.
Un étage nous séparait. Pourtant, je pouvais apercevoir dans ses yeux la crainte du golfeur observant sa balle s’élancer vers le rough. Je ne voulais pas augmenter son handicap. Aussi, je décidais d’abandonner mon maxi fléché sur ma table de chevet et descendis la rejoindre dans le parc. Nous marchâmes dans l’allée sans dire un mot. De temps à autre, je sentais son regard se poser sur moi, mais lorsque j’essayais de le croiser, elle fixait l’horizon avec une concentration que je n’osais troubler.
– Je ne sais pas comment le formuler Réginald, mais j’ai quelque chose de grave à vous annoncer. Quelque chose qui me tient à cœur.
L’expérience, la mauvaise, m’a enseigné que ce type de phrase finissait toujours par l’aveu d’un sentiment déplacé, d’une moue boudeuse et parfois de sanglots. Je n’aime pas les sanglots. Le terme même de sanglot me dérange. C’est donc avec une certaine inquiétude que je lui demandai de soulager son esprit.
– Confiez-vous à moi comme à un frère.
Elle s’arrêta de marcher et me fixa avec un air de basset artésien.
– Je vous aime.
La tempête n’importune pas l’aventurier. Il se moque éperdument de la violence du vent. Il balaie les grains de sable de son visage d’un revers de manche tout en toisant la bourrasque d’un air hautain. C’est donc les yeux plissés que je l’observais. L’honneur et la bienséance commandent de ne pas froisser les susceptibilités, surtout lorsque la passion et l’espoir obstruent l’allée menant à votre mot fléché. D’un autre côté, le cœur des femmes est une chose bien fragile. Refuser un tel sentiment, c’est faire voler en mille éclats un espoir de lendemain qui chante. Aussi, conservais-je un sourire figé tout en la regardant. Garder un visage énigmatique me laisserait le temps de trouver une échappatoire.
– Je suis bien consciente que l’état amoureux s’explique psychanalytiquement et que, c’est un problème du moi et de l’objet, dit-elle nerveusement. Vous êtes l’objet de ma convoitise et vous attirez une partie de la libido narcissique de mon Moi.
– Ah ?
– Oui, oui. Ou bien alors, il s’agit d’hypnose.
– On a souvent qualifié mon regard de pénétrant, mais d’ici à dire que j’hypnotise les gens par mégarde.
– L’hypnose ressemble à l’état amoureux, mais ce n’est pas l’état amoureux.
– Ah ?
– Elle repose également sur le Moi et l’objet…
– Je suis un objet ?
– … mais elle est fondée sur des envies sexuelles entravées. L’objet est alors confondu avec l’idéal du Moi.
– Je suis l’idéal du Moi ?
– Non, non. Moi, je suis dans la première catégorie, celle de l’amour. J’en suis certaine. La passion me brûle depuis notre premier regard.
– Il ne faut pas se fier à une première impression. Elle est souvent trompeuse.
– La deuxième a conforté mon opinion, dit-elle en s’approchant dangereusement. Vous hantez mes rêves. Je pense à vous à chaque instant.
– Je suis flatté. J’espère que cela ne vous empêche pas de conduire. Il faut rester vigilant, surtout avec les piétons. Ils déboulent de partout sans crier gare.
Elle prit ma main et la posa sur sa poitrine.
– Touchez mon pouls.
Je n’avais pas envie de toucher son pouls. Je ne touche jamais les pouls. Et j’avais encore moins envie de toucher sa poitrine.
– Vous sentez comme il bat ?
– Il bat un peu vite. Je connais un bon cardiologue. Il devrait arranger ça.
–… c’est pour vous qu’il bat, me coupa-t-elle.
– Ah ?
– Tutoyons-nous.
– Mes parents m’ont toujours vouvoyé. Je ne voudrais pas subir de traumatisme.
Ce fut au moment où je prononçai le vocable « traumatisme », que la psy m’embrassa. Ses lèvres sensuelles caressaient les miennes. Elle fermait les yeux comme le calypso ses écoutilles. Elle prit mes mains dans les siennes et les posa sur sa taille. Elle caressa ma nuque du bout des doigts. Ses cheveux avaient une odeur de mangue. Une bise les emporta de son dos à ma joue la caressant légèrement avant de s’enfuir sans doute par peur de m’importuner. Soudain l’espoir, telle une contractuelle déambulant au hasard des rues, réapparut. Mon cœur se mit à battre la chamade. « Plaque dentaire » en six lettres : cément ! Je venais de finir mon maxi fléché. Je souris bêtement.
– Oh ! Tu souris. Tu partages donc mes sentiments ?
Comme dirait mon dentiste, il ne faut pas faire d’amalgame entre un jeu et un baiser volé. Je souris un peu plus en pensant à ce jeu de mot, ce qui renforça malheureusement Bertille dans sa conviction.
– Je suis si heureuse.
Elle se blottit contre moi.Réginald se lave une fois par jour. Trois l’été. Il n’a jamais les ongles sales et sent généralement la vanille sauvage. Vous le verrez rarement avec la même chemise deux jours d’affilés. Ses pantalons n’ont pas un pli, même lorsqu’il reste assis pendant une chaude journée d’août dans un hall de gare. Aussi, lorsque la jeune fille pressa son corps le long de son buste, il eut la sensation qu’on lui frottait une serpillière humide sur le thorax.Au loin, des pneus crissèrent sur le gravier. Des voix s’élevèrent des buissons. Bertille sursauta en entendant le timbre d’Irène.
– Nous devrions conserver notre secret.
– Je partage ton avis, dis-je soulagé.
– Je ne veux pas que cette commère d’Irène raconte à tout le monde que je t’ai mis le grappin dessus.
– La France en serait informée dans la seconde.
– Nous annoncerons la bonne nouvelle dans un jour ou deux.
– Une semaine me paraît convenable, déclarais-je.
– C’est trop long. Je ne pourrais pas cacher la vérité si longtemps.
Elle m’embrassa puis, telle Jeanne D’Arc, courut vers les voix.

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