Jacques Brel: Toute sa vie, l’homme rêve de foutre le camp

DEUXIÈME extrait de la conversation avec Henry Lemaire: Jacques Brel parle des femmes, des Flamands. Il n’a été tendre ni avec les unes ni avec les autres. Pas si simple, pourtant. Et chez Brel, moins que chez quiconque. Qui aime bien châtie bien. Et Brel devait rudement bien les aimer pour leur réserver des tripotées pareilles!

– La phrase est de Julien Green: «Quand un homme dépasse quarante ans, il s’aperçoit qu’il a disparu et qu’il survit à des ruines…»

– C’est parfaitement exact, mais je crois que c’est beaucoup plus tôt que ça, moi.

– Plus tôt?

– Ah oui, moi je crois qu’en fait l’homme passe sa vie à compenser son enfance… Je m’explique: je crois qu’un homme se termine vers 16-17 ans, on ne peut pas en faire une loi générale enfin, mais vers 16-17 ans, un homme a eu tous ses rêves. Il ne les connaît pas mais ils sont passés, ils sont passés en lui. Il sait s’il a envie de brillance ou de sécurité ou d’aventures ou de… Il sait, il ne sait pas bien, mais il a ressenti le goût des choses comme le goût du chocolat, comme le goût de la soupe au choux, il a le goût de ça. Il passe sa vie à vouloir réaliser ces rêves-là et je crois qu’à dix-sept ans un homme est mort ou qu’il peut mourir. Et après, je sais en tout cas que moi j’essaye de réaliser les étonnements plutôt que les rêves, les étonnements que j’ai eus jusqu’à mettons vingt ans, quoi. Et à quarante ans, on s’en aperçoit. Ça, c’est un autre problème. A quarante ans, on le sait. Jusqu’à quarante ans, je ne le savais pas. Maintenant, je sais que c’est comme ça. Peut-être qu’à soixante ans, je vais découvrir autre chose.

L’homme est fait pour aller voir de l’autre côté de la colline

– Impossible de ne pas en parler: c’est la fameuse misogynie de Brel.

– Mais je ne suis pas misogyne du tout!

– Tu aurais déclaré ceci: «On dit souvent cela d’un individu qui n’est pas cavaleur.»

– C’est vrai déjà… Mais si tu fous pas la main au cul d’une dame, elle dira que tu n’aimes pas les dames, que tu es misogyne hein, merde c’est tellement élémentaire que ça ne va pas. J’aime bien mettre la main au cul des dames, pas de problèmes, mais pas tout le temps quoi, ça fatigue.

– Mais enfin, une phrase de toi comme: «Les femmes ont besoin de paille pour pondre un oeuf…»

– Je crois qu’un homme est un nomade, il est fait pour se promener, pour aller voir de l’autre côté de la colline, je parle de l’homme, du mâle, et je crois que par essence, la femme l’arrête. Alors l’homme s’arrête près d’une femme et puis la femme a envie qu’on lui ponde un oeuf, toujours, toutes les femmes du monde ont envie qu’on leur ponde un oeuf et je comprends ça. Et puis, on pond l’oeuf. Alors, l’homme, il est bien, il est gentil, il calcule infiniment moins que la femme. Je ne dis pas que la femme est méchante, je dis que l’homme est con, voilà ce que je dis… Et l’homme, il reste près de cet oeuf. Alors, il faut de la paille en dessous, et l’homme, il va chercher de la paille pour mettre en dessous de l’oeuf et puis un jour, il pleut; alors là, il va chercher de la paille et il fait un toit. Et puis après, il y a des courants d’air et il bâtit des murs, et puis après, il reste là.

L’homme est nomade et toute sa vie, l’homme rêve de foutre le camp, d’une espèce d’aventure; quel qu’il soit, même s’il est fonctionnaire depuis quarante ans. Quand on le voit le soir et qu’il essaie de se libérer un peu, il vous dit: «J’aurais voulu être pilote, j’aurais voulu être machin…» Tous les hommes ont envie de faire quelque chose et les hommes ne sont malheureux que dans la mesure où ils n’assument pas les rêves qu’ils ont; alors que la femme a un rêve, c’est de garder le gars. C’est pas méchant, c’est un ennemi. C’est un merveilleux ennemi. Si tous mes ennemis étaient nus, qu’est-ce que je les aimerais!

Si les Mongols parlaient flamand…

– Je veux en revenir aux Flamands. Ils sont persuadés que non seulement tu ne les aimes pas du tout, mais que tu réagis davantage en Parisien qu’en francophone, alors j’aimerais que tu t’expliques quand même.

– D’abord de race, je suis Flamand. Comme, heureusement, la guerre est finie et qu’on n’est pas obligé de porter une étoile jaune parce qu’on est Juif, je ne vais pas me promener avec mes papiers d’identité. Ma famille est originaire de Zandvoorden et de race flamande. Ma mère était de Linkebeek, qui à l’époque n’était pas spécifiquement… Peu importe, ça n’a aucune espèce d’importance. Quand je dis: je suis flamand de pensée, je ne peux évidemment pas prouver que c’est vrai. Cela dit, un type qui passe pendant vingt ans beaucoup de temps à parler du plat pays ou des Flamands… je ne parlais tout de même pas des Alpes, hein; ni de l’Adriatique, c’est quand même de ce pays-ci dont je parlais.

Que je sois francophone, c’est indiscutable et je ne vois pas pourquoi un Finlandais ne peut pas écrire et parler de la Finlande en allemand. Il n’y a aucune raison primordiale à mon avis, essentielle. Et je suis francophone parce qu’il me semble, moi, peut-être naïvement, que comme nous sommes dans une démocratie non populaire, on a le droit de choisir le mode d’expression qu’on veut et que j’ai le droit, moi Flamand de race, de raconter tout ça et tout ce que j’ai envie, en français. Pourquoi? C’est un peu le hasard de la vie, dans les écoles françaises quand j’étais petit. Il y a sans doute un certain nombre de lois qu’il faudrait insulter… Enfin, moi ça s’est fait comme ça. On ne peut plus insulter mes parents pour ça puisqu’ils sont morts, pas de ça heureusement.

Donc, je crois qu’on a le droit d’être flamand et de s’exprimer en français. Je crois d’ailleurs savoir, à moins que je sois un total imbécile, qu’un certain nombre de Flamands ont fait la même chose autrefois. Verhaeren était tout à fait flamand… Mais je crois qu’on a le droit de choisir son moyen d’expression. Je crois qu’on a le droit d’être anglais et ne pas être roux et de parler le portugais et d’écrire des poèmes en portugais. Je ne vois pas là un crime de lèse-majesté. Cela dit, si cet Anglais qui n’est pas roux, parle de l’Angleterre en portugais et dit: «Je suis anglais», il est anglais, il a le droit de l’être et je ne crois pas qu’on le fiche en bas des falaises de Douvres. Il y a une forme de liberté à avoir. Et je suis d’expression française; Parisien, pas du tout. D’abord, dans le monde entier, quand j’ai été chanter, j’étais le Belge à voir, donc le Flamand, parce que les notions sont géographiques et ne sont pas des notions de langage.

Alors prouver tout ça, je ne peux pas prouver tout ça. Mais je ne peux pas non plus… Si je demande demain à un Flamand de me prouver qu’il est flamand, il peut pas me le prouver. A quoi on reconnaît un Flamand? Un homme qui parle le flamand? Ce n’est pas une preuve. Un Mongol peut admirablement parler flamand. Ça ne veut rien dire, tout ça. C’est du racisme. C’est pas courant et c’est souhaitable, parce que si tous les Mongols parlaient flamand, la Flandre serait petite, hein? Il faut le souhaiter. Non, tout ça, ce sont des histoires de… Je suis convaincu que les Flamands ont été opprimés, depuis le temps qu’on me le dit. Cela a dû être vrai très longtemps. Cela dit, c’est cristallisé actuellement, c’est extrêmement désolant, mais qui n’a pas été martyrisé?

POUR SUIVRE Un malheureux, c’est un mardi gras qui a mal tourné.



Source : https://www.lesoir.be/art/jacques-brel-toute-sa-vie-l-homme-reve-de-foutre-le_t-19881004-Z010MF.html

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